Papier salé

- Histoire et fabrication -

Le papier salé est l'un des papiers photographiques de tirage des plus anciens. En effet ce type de papier remonte à la pré-existence de la photographie, bien avant que celle-ci ne soit ce qu'elle laisse supposer être, c'est à dire la reproduction de l'image du monde qui nous entoure par la simple action de la lumière sur un support quelconque. Car avant de réèllement "Photographier", et bien ce papier servait à reproduire des dessins au trait, à produire des photogrammes d'objets de la nature posés directement sur la feuille sensible... hé oui, le cliché négatif à tirer n'éxistait pas encore !

D'un point de vue technique, la photographie éxige l'utilisation de la proprieté qu'ont certains corps à réagir à la lumière par une modification significative et assez rapide. Les premiers et les plus éfficaces de ces corps à être utilisés et qui continuent à l'être encore aujourd'hui, sont les halosels d'Argent.
Sous l'appellation "halosels d'Argent", nous devons comprendre sels résultant de l'association de l'Argent métallique et d'un halogène comme le brome, le chlore, l'iode, le fluor. L'Argent sous forme de métal brut est peu utilisé directement en photographie (daguerréotypie), c'est pourquoi il est dissout dans un premier temps dans l'acide nitrique afin de produire un cristal de nitrate d'argent qui lui, est soluble dans bon nombre de liquides et devient ainsi beaucoup plus facile à travailler et à associer à d'autres produits. Ce nitrate d'Argent est peu mais tout de même sensible à la lumière. Pour en accroître la sensibilité, on l'associe avec des sels de la famille des halogènes et nottament le plus facile à trouver, le chlore contenu dans le sel de mer, le sel de table sous forme de chlorures.
Les pionniers de la Photographie ont donc d'abord utilisé le chlorure d'argent (nitrate d'argent + chlorure de sodium) comme sel sensible réagissant rapidement à la lumière par noircissement direct.
Le papier salé n'est ni plus ni moins qu'un papier ordinaire enduit de sel de cuisine et de nitrate d'argent en excès servant à activer l'apparition de l'image en quelques minutes, voire quelques secondes sous l'action de la lumière.

Ce papier est d'une simplicité de fabrication assez surprenante, et surtout d'un rendu d'une douceur extrême du fait de la diffusion de l'image à l'interieur même des fibres du papier. Voici donc les étapes de fabrication du papier salé, papier historique aux qualités remarquables.


Je fais d'abord l'inventaire de ce qu'il m'est necessaire pour la confection et le traitement du papier salé. Je vous donne la liste exacte des produits employés dès les années 1720 d'après mes ouvrages de l'époque :
- Chlorure de sodium (sel de mer)
- Eau distillée
- Nitrate d'Argent
- Acide citrique (facultatif)
- Hyposulfite de soude
J'ajoute également à ceci 3 cuvettes de format supérieur à celui du papier, une balance assez précise, un banc U.V. pour l'insolation ou une simple plaque de verre pour le tirage au soleil et bien sûr un négatif de grande taille.
Dans les ouvrages modernes que vous pourriez trouver au sujet du papier salé, les formules peuvent demander un encollage du papier à la gélatine, l'ajout de bichromate de potassium pour freiner la perte d'intensité de l'image au fixage, ainsi que l'adjonction d'autres produits. Personnellement, la formule la plus simple de l'époque m'a donné les meilleurs résultats car il y a ici un minimum de manipulation donc un minimum de chance de faire des érreurs dans la mesure où le travail est éxecuté proprement et méthodiquement. (je rappelle toutefois et comme toujours que la réussite des procédés anciens de photographie obéissent à la règle du feeling et du coup de patte que seule la pratique apporte.)
Je commence par préparer le premier bain qui servira à impregnier la feuille de papier d'une solution salée (chlorure de sodium). Pour cela, je pèse 20 grammes de sel (preferez le sel marin, plus pur, au sel de cuisine qui contient d'autres sels qui pourraient fournir des résultats irréguliers).
Je verse les 20 grammes de sel marin en pluie dans un litre d'eau chaude contenue dans une cuvette.
Lorsque le sel est dissout, j'immerge rapidement une première feuille dans le bain salé maintenu à une température de 40°c. Je veille toujours à éliminer les éventuelles petites bulles d'air qui subsisteraient à la surface du papier et qui éviteraient de ce fait l'imprégniation du papier par la solution salée en entrainant des micro taches blanches sur notre photo finale. (je laisse floter la feuille dans le bain, face lisse qui recevra l'image, en dessous). Preferez un papier de fort grammage et de bonne qualité. C'est plus cher mais le résultat sera bien meilleur.
Après 3 minutes d'immersion dans la solution salée, je retire la feuille en l'essorant doucement sur le bord de la cuvette et je la suspend par un coin sur un fil, maintenue par une simple pince à linge inox. Après une minute ou deux, je récupère à l'aide d'un papier absorbant, la goutte d'eau salée sur le coin inférieur de la feuille.

Habituellement, le séchage se fait tranquillement à l'air libre car je sale plusieurs feuilles à la suite, mais l'usage du sèche-cheveux n'est pas éxclu pour accelerer la dessications.
Pendant le séchage de ma feuille, je prépare le bain sensibilisateur acide au nitrate d'Argent. Pour cela je pèse 100 grammes d'eau distilée à laquelle j'ajoute 10 grammes de nitrate d'Argent, puis 0.5 gramme d'acide citrique. Ces produits sont généralement disponibles en pharmacie. L'acide citrique, d'apres certains ouvrages, augmenterait le contraste de l'image... Après plusieurs essais, je n'ai trouvé aucune différence lorsque celui-ci est absent du bain sensibilisateur. Son rôle premier est de conserver le bain de nitrate d'Argent si il doit être réutilisé.
Sensibilisation (en lumière éléctrique faible !) :
Une fois la feuille salée sèche, je procède à la sensibilisation proprement dite du papier. Pour celà, j'utilise simplement un pinceau dont j'ai enlevé l'anneau métalique afin qu'il ne se produise aucune réaction néfaste avec le nitrate d'argent qui produirait des tâches indélébiles sur l'image. Je vous recommande donc d'utiliser des pinceaux exempts de parties métaliques. La méthode historique de sensibilisation consistait à faire floter notre feuille directement sur un bain de nitrate d'Argent acide. Je ne recommande pas ceci lorsqu'on sait qu'un litre de bain demanderait 100 grammes de nitrate d'Argent, connaissant le prix elevé de ce dernier. Pour une raison économique, le pinceau se trouve donc être un outils avantageux mais aussi pour l'utilisation précise que j'en fais. En effet, grâce au pinceau, je sensibilise précisement la partie centrale de la feuille tout en donnant le cadre "artisanal" que je souhaite à l'image. vous comprendrez mieux plus loin. Je vous recommande de porter des gants lors de la manipulation du nitrate d'Argent, car celui-ci provoque des taches noires sur la peau, en profondeur, que seul le renouvellement de la couche cornée ne saura éliminer. (ne faites donc pas comme moi qui travaille à mains nues... je suis un mauvais éxemple)
Chimie photographique :
A l'instant où la solution de nitrate d'argent entre en contact avec le sel (chlorure de sodium), il se forme du Chlorure d'Argent, sel très sensible à la lumière. Notre feuille de papier se trouve donc instantannément imprégnée de chlorure d'argent et d'un excès de solution de nitrate d'Argent. Cet éxcès est indispensable à la réussite car c'est lui qui va apporter la matière necessaire au noircissement profond du chlorure d'Argent. Je n'hésite donc pas à déposer plusieurs couches de solution de nitrate d'Argent, à passer et à repasser le pinceau en tout sens en veillant à ne pas oublier une zone à exposer de la feuille. L'acide citrique, quant à lui, est utile à la conservation du bain sensibilisateur, mais comme je prépare juste ce qu'il me faut de solution pour une seule séance de tirage, en dehors de cette démonstration, j'avoue ne pas en ajouter. Notre papier photographique est à présent presque prêt à servir, il ne reste plus qu'à le laisser secher de prèference à une lumière ambiante très faible (et surtout pas celle du jour, très riche en rayons U.V.), voire dans le noir total pour ne pas prévoiler la feuille. Là encore, l'usage du sèche-cheveux ne m'a apporté aucun echec.
En attendant que sèche ma feuille sensible, je prépare le bain de fixateur dont le rôle sera d'éliminer tous les sels de Chlorure d'argent n'ayant pas servi à constituer l'image afin que ceux-ci ne subsistent plus dans le papier au final, ce qui entrainerait le cas échéant un noircissement progressif des parties blanches de l'image sous l'action de la lumière ambiante. Pour celà, je pèse 200 grammes d'Hyposulfite de soude.
Je jète ces 200 grammes d'Hyposulfite de soude en pluie dans un litre d'eau froide.
Précision :
Je recommande de ne pas utiliser les fixateurs photo du commerce car ceux-ci sont fabriqués à base d'acide acétique et surtout d'Hyposulfite d'ammonium, beaucoup plus puissant que l'Hyposulfite de soude. Même à forte dilution, ces fixateurs entrainent une profonde perte de densité du tirage.
Je reserve la cuvette de fixateur pour plus tard.
Je passe à présent au tirage tant attendu de mon négatif. Celui-ci est un négatif de taille 18x24 centimètres sur plaque de verre au gélatino-bromure d'argent ordinaire assez contrasté, traité spécialement pour le tirage au papier salé.

Précision :
Le papier salé éxige un négatif qui présente plus de contraste qu'un négatif "normal" de tirage. Evidement, peu de gens s'amusent à refabriquer les anciennes plaques sensibles comme je le fais. C'est pourquoi vous pouvez trouver dans le commerce des boites de films orthochromatiques en feuille. Ce sont des plans-films à support transparent de polyesther recouverts d'une émulsion noir et blanc que vous pouvez manipuler sous éclairage de sureté rouge. Vous pourrez ainsi tirer un contretype de votre négatif de petit format et tirer cette copie (positive) à l'agrandisseur sur une feuille ortho. Vous aurez ainsi un négatif grand format idéal pour le tirage au papier salé. Les manipulation sont plus nombreuses mais il faut passer par là si l'on ne pratique pas la prise de vue grand format. Il est possible aussi de se contenter d'un grand négatif obtenu sur une feuille de papier photo de type RC fin, mais l'éxposition devra être prolongée car les U.V. devront bien-sûr traverser la couche de papier plastifié avant d'atteindre la feuille de tirage.
J'utilise donc un banc U.V. pour le tirage. Le Chlorure d'Argent qui imprégne la feuille réagit très vite à ces rayons. Si vous ne disposez pas d'éclairage U.V., vous pouvez tout de même effectuer votre tirage à la lumière du jour riche en rayons U.V.. La méthode de tirage employée ici est appelée "tirage contact" car le négatif est étroitement mis en contact avec la feuille sensible. les parties opaques du négatifs empécheront le noircissement du papier alors que les parties transparentes de ce même négatif favoriseront le noircissement du papier. Voilà ce qui explique la necessité d'un négatif de grande taille. Je pose donc mon négatif sur la vitre du banc U.V. . Je veille à ce que la face émulsion du négatif soit au dessus. Je place ensuite la feuille, face sensibilisée en dessous, directement sur le négatif. les deux faces "émulsion" sont donc l'une contre l'autre.
Sur la feuille sensible, je pose ensuite une feuille de cartoline noire, afin d'éviter toute tache éventuelle dûe à la reflexion des U.V. sur la plaque à presser qui pourraient noircir une goutte de nitrate d'argent qui se serait égarée sur la face dorsale de la feuille lors de la sensibilisation.
Je pose enfin une plaque bien plane sur le sandwish de feuilles afin de bien mettre en contact le négatif avec le papier sensible (vous pouvez même rajouter quelques encyclopédies bien lourdes par dessus).
Tout est prêt pour l'exposition. A cette étape, il est difficile de vous donner une durée d'éxposition précise. Celle-ci est en fonction de la densité du négatif, de la puissance du rayonnement U.V., de l'effet recherché, de la distance négatif/source de rayonnement. Dans mon cas, 4 à 5 minutes me sont necessaires à l'obtention d'un tirage d'éxposition "normale". Si votre source d'U.V. se trouve au dessus, vous pouvez même intervenir sur l'exposition de certaines zones de l'image, comme en tirage traditionnel.
Après les 5 minutes d'éxposition, nul besoin de developpement, l'image est déjà là, magnifique de douceur et de richesse de modelé, d'une couleur brun violacé.

Précision :
Les 5 minutes d'éxposition comprennent justement une légère suréxposition car les étapes du premier lavage et du fixage entrainent toujours une légère perte de densité générale.
Il faut à présent traiter la feuille afin de lui garantir une stabilité dans le futur. Pour cela, à la sortie du banc U.V. et avant le fixage, il faut éliminer toute trace de nitrate d'Argent en excès qui se trouve encore dans les fibres du papier. Si ceci n'était pas fait, le bain de fixage communiquerait un voile très profond et d'une couleur vraiment désagréable à toute l'image. Je prépare donc une grande cuvette remplie d'eau froide sur laquelle je dépose la feuille exposée image en dessous.
Je laisse la feuille ainsi, flotter sur l'eau pendant une trentaine de secondes puis je la soulève. On peut voir sur la photo de gauche, un précipité blanc dans l'eau . Ceci est le nitrate d'Argent qui à commencé à s'éliminer de la feuille. Ma méthode pour accelerer l'élimination est, comme vous le voyez, de ne pas immerger totalement la feuille dans un premier temps, pour ne pas réimpregner le nitrate d'argent dans les fibres au dos de la feuille.
Le premier bain est celui qui élimine le plus de nitrate d'Argent. Dans les bains d'eau suivant, j'immerge totalement la feuille et je renouvelle l'eau tant que celle-ci présente un précipité trouble. Remarquez le changement de teinte de l'image. Celle-ci est passée à l'orangé. Lorsque l'eau de lavage ne présente plus aucun trouble, cela signifie que la totalité du nitrate d'Argent contenu dans la feuille est eliminé.
Je passe maintenant à l'étape du fixage. J'immerge donc la feuille dans la cuvette que j'avais reservé precedement.

Précision :
Dans cette solution d'hyposulfite de soude, l'image va reprendre un peu de densité dans les tons foncés mais faire perdre un poil de détails (rappelez-vous la suréxposition). Dans une solution de fixage à base de fixateur photo du commerce, l'image passe de l'orangé au jaune foncé et perd enormément de densité et de détails !
Après 10 à 15 minutes de fixage, je procède à un lavage intensif de 2 heures de la feuille afin d'éliminer toute trace d'hyposulfite de soude des fibres du papier.
Pour cela, je pratique 12 renouvellements d'eau froide de 10 minutes chacun.
Si il subsiste des traces d'hyposulfite de soude dans le papier, celui-ci jaunira à la longue, d'où l'utilité d'un lavage soigné.
Il me reste à présent à laisser secher la photo tranquillement à l'air libre. C'est à cette étape que la tonalité de l'image va changer une nouvelle fois et reprendre une couleur plus froide, une densité plus prononcée.
Lorsque l'image est bien sèche, elle a retrouvé un aspect proche de celle qu'elle avait à la sortie du banc U.V.

Il est toutefois possible de changer la tonalité de l'image en procèdant à un virage au Chlorure d'Or, mais nous verrons ça plus tard... En attendant, il y'a de quoi s'emmerveiller de la simplicité de ce procèdé et de son rendu totalement unique. Les meilleurs papiers de tirage satinés du commerce ne rendent pas ce magnifique aspect "fusain" du papier salé qu'il est dailleur impossible de rendre ici, sur un écran d'ordinateur ( et via une prise de vue numérique un peu baclée qui brûle les hautes lumières... Que l'on me pardonne, les outils numérique demandent une maîtrise à part entière.).
* Une foule de petits tours de mains ne peuvent être retranscris ici... Je peux organiser des stages d'initiation au Musée du Cinéma et de la Photographie de Saint-Nicolas-de-Port (54), si vous êtes proche d'ici et interessé, prenez contacte à cette adresse :
Cinema.musee@wanadoo.fr
ou directement sur le site du musée :
http://www.museecinemaphoto.com
Pour finir, voici quelques tirages obtenus selon le procedé décrit ci-dessus. Les clichés négatifs sont bien-sûr des plaques de verre de format 18x24cm, au gélatino-bromure ordinaire des origines... Voila ce qui éxplique le rendu tout à fait particulier de la nature et de la lumière.